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Adoptant la stratégie de la radicalité, l’anéantissement de l’adversaire et non sa domination, Lumières Modernes n’ont laissé d’autre choix au judaïsme que celui d’un athéisme à découvert, le plaçant dans l’impasse, le mettant en demeure de faire choix de l’athéisme.
La radicalité de cette négation appuyée sur des procédures de radicalité a conduit l’athéisme dans son dépouillement abyssal, le dogmatisme transformant l’erreur en errance, le mouvement destiné à un avenir sans fin, la passion est telle que rien ne semble désormais plus pouvoir l’endiguer.
Pour se défaire de l’imposture moderne de radicalité, le judaïsme se fonda sur une déconstruction du concept du « religieux », sur une compréhension nouvelle de l’antique platonicienne conception du divin et de son caractère transcendant. Cette approche déjouant tout autoritarisme de tout côté, n’étant pas « souveraine », libre, car liée, revêt une portée poétique mue par une visée n‘acceptant ni l’orthodoxie dogmatique, ni l’athéisme abouti, ayant pour l’excellence forme de vérité sublime.
Le relativisme des « cultures » prenant place du relativisme des « opinions », la question de vérité semble ne plus se poser. L’historicisme lié à la condamnation explicite, ou à l’oubli, de toute notion d’éternité ; conception d’une temporalité selon laquelle la pensée disparaitrait sans laisser de trace et déboucherait sur un monde tout aussi éphémère, devenu à son tour valeur du moment.
Interprété en terme de particularisme fanatique de cultures rivales de « nation » ou de « race », le relativisme culturel et ses conversions en différences incommensurables – transgression au point d’en faire la loi – signe de lâcheté se prenant pour le courage, le cynisme se faisant la règle du pire ; la révision, où la vertu a cédé la place à la liberté, ayant désormais le sens d’une passion pour parvenir à une destitution progressive de toute autorité antique, qu’elle soit biblique, ou grecque, et par là même du principe même d’autorité avec comme seul critère la perpétuation de soi.
Le judaïsme réduit à l’histoire de la persécution, le judaïsme du point de vue de l’ennemi, c’est penser le judaïsme en position seconde, au lieu de penser la judaïté en position première.
Le caractère irréversible de la modernité, dans la distance prise envers la tradition, représente une mutation qui est l’obscurcissant, sa puissance va de pair avec son égarement, et sa tyrannie avec la domination croissante de la « popularisation ». Le défaut général est l’effondrement du principe du meilleur, manière d’effacer la référence à une transcendance, bornant le désir de toute puissance.
La nature corrompue de la société démocratique « malsaine », aspirant à la santé, écho grec de la sainteté biblique ; sa particularité se trouve renvoyée à une étroitesse de vue, une forme d’autant plus partisane qu’elle est vide de contenu.
Indépendamment du pseudo concept de race, qui relève du préjugé, les notions mêmes de « nation » et de « culture » nous égarent ; les critères de la « nation » participant de l’effacement de l’horizon du meilleur, mais c’est aussi le cas d’une manière plus compliquée de celui de la « culture ». Le terme culture étant incertain, nous laissant dans l’indétermination de ce qui est à « cultiver », le sang et la terre, ou l’esprit, de ce fait la notion de culture est profondément ambivalente et contradictoire.
Le judaïsme – les juifs – perçu comme récalcitrant, dont la réalité ne se définit ni par l’appartenance à une nation ni à une culture, deux idoles de la « modernité », ni bien sûr à une ethnie, ou à la spiritualité d’une religion des sociétés antiques, défie l’idolâtrie de cet universalisme. Une telle atypie se remarque à la persistance de la persécution à son égard, les démocraties libérales n’y faisant pas exception.
En tant que processus d’émancipation, l’assimilation des Juifs est vouée à l’échec, et a conduit même à l’accroissement sans précédent de la persécution. Les Juifs laïcs étant persécutés, et par là même, pour ainsi dire, contraints de rester Juifs. La création de l’ État d’Israël, État–Nation, est une assimilation d’un tout autre ordre, puisqu’il s’agit cette fois de l’intégration du judaïsme, en tant que nation, dans le concert des nations ; là encore, un renoncement de la judaïté à elle-même est requis, sans que la « discrimination » des Juifs ne cesse pour autant.
L’assimilation en tant que nation est un renoncement à soi différent de celui des individus assimilés au sein des États existant, mais il lui est analogue. En outre le peuple juif ne peut prétendre être un État–Nation comme un autre, sans renoncer à son identité propre qui est de n’être jamais obligé par les considérations de la seule perpétuation de soi, le judaïsme est comme tel indissociable du souci de l’autre.1.
Rester Juif c’est reconnaître cette fidélité absolue et toujours inquiète envers le souci de l’autre, c’est le courage d’une fidélité envers soi qui a pour contenu la fidélité de ce qui est au-dessus de soi, Über–Ich (le « Surmoi » Freudien) tout à l’opposé du culte de l’Ego.
L’athéisme juif moderne ne surgissant pas du rejet, ou de la destruction de l’ancien, mais de sa métamorphose, et de sa réinvention. L’alternative essentiellement chrétienne, entre une philosophie servant la théologie, et une théologie servant la philosophie, n’est plus de mise. Le progrès de la seule science ayant pour contrepartie, nullement accidentel mais essentiel, le progrès dans sa puissance de destruction. L’élimination du référent juif dans la pensée moderne, le choix exclusif de la pensée grecque, le christianisme étant lui–même trop juif, au point d’effacer de la philosophie grecque, tout ce qui pouvait la rapprocher du judaïsme, et par là mutiler la philosophie grecque elle-même, la parole grecque vidée de tout ce qui peut rappeler de près ou de loin une exigence commune, c’est une Athènes en ruines ; ne réfutant pas le référent juif, mais par ce silence, le niant.
La surenchère induite par mauvaise conscience de l’ethnocentrisme, a jeté l’anathème sur toute pensée de la « distinction » tenue pour un geste « discriminatoire». Outre la perte de toute curiosité réelle pour la différence culturelle, et l’évacuation de tout intérêt pour la chose commune, la complaisance à l’égard de toute sorte de vulgarité, et la permission qui lui est immédiatement accordée, d’entrer en scène comme « culture », effaçant toute opposition, remplaçant la religion par la quête de la religiosité la plus opaque, obscurantiste et indéterminée. Dans l’inertie indifférente d’un monde dégénéré se développe une perversion dont la vulgarité sans honte, ostentatoire, dont la démagogie vise le (ὄχλος, ókhlos) la « populace » et non le (δῆμος, demos) le « peuple ».
© Et n’est–ce* &/et François Varillon, Paris 1974
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1. [Hillel], Pirke Avot, Traité des Pères, [Talmud], I,14.
Si je ne suis pas pour moi: qui sera pour moi ? (Im ein ani li, mi li ?)
Et si je ne suis que pour moi: que suis je ? (Ouchecheani le-atsmi ma ani ?)
Et si pas maintenant: quand ? (Vehim lo Hachechav émataï ?)